Mon récit d’accouchement : la césarienne, le deuil dont on ne parle pas
L’accouchement est un moment charnière dans la vie d’une femme.
Pendant neuf mois, j’ai porté mon fils. Je l’ai senti rouler sous ma peau, s’étirer, s’engager. Même épuisée par la grossesse, je préparais mon corps avec des exercices, des techniques de respirations et de la visualisation. Je voulais favoriser l’ouverture du col, l’ouverture du bassin. Je voulais vivre un accouchement naturel, sentir chaque étape, pousser mon bébé vers la lumière.
Le 30 janvier, à 41 semaines et 2 jours, nous arrivons à l’hôpital à 7h du matin pour une induction. Je suis fatiguée d’attendre, mais je me sens prête. Quand les contractions commencent après le misoprostol, je me sens puissante. Je bouge, je fais du ballon, on me masse, on me fait des points de pression. Je respire. Je pense à mon bébé.
Je n’ai pas peur.
Je suis le mouvement.
Les heures passent. Les contractions s’intensifient, puis stagnent. On vérifie mon col : 3 centimètres. Encore 3. Toujours 3.
Une fissure s’ouvre en moi.
Je me sens coupable. Comme si mon corps m’abandonnait. Comme si je n’étais pas capable de le mettre au monde seule. Puis la douleur change de visage.
Elle ne frappe plus, elle envahit. Chaque parcelle de ma peau semble brûler. Je ne parle plus. Je me rattache à des images qui me font du bien. Je m’accroche à l’idée que je peux tout traverser comme un Lambert peut le faire.
Je perds les eaux. C’est chaud. Je me sens vulnérable. Animale. J’ai honte, même si je sais que c’est normal. Je ne suis pas seule ; mon conjoint, ma doula et ma meilleure amie font un merveilleux travail pour m’aider à m’ancrer et à surfer sur chacune des vagues.
Après 13h de travail sans épidurale, mon col est à 4. Juste quatre… Je tiens. Jusqu’à ce que je ne tienne plus. Je suis épuisée alors je flanche. Je demande l’épidurale. Pendant qu’on la pose, je demande pardon à mon fils en silence. Comme si j’avais échoué. Plus tard, on commence le Pitocin. Son cœur décélère. Le mien se brise.
Vers 4h du matin, le 31 janvier, on confirme la césarienne et quelque chose s’effondre. Je pleure la perte du rêve. La perte de la poussée. La perte de ce moment où on m’aurait déposé mon bébé sur le ventre, chaud et où j’aurais senti sa peau avec toutes mes sensations intactes.
Le bloc opératoire : accoucher sans sentir
On me roule sous des lumières trop blanches.
Des néons qui ne connaissent rien à la douceur.
Je comprends que je vais accoucher dans une salle d’opération.
Pas dans la pénombre rassurante que j’avais imaginée.
Pas entourée de silence et de chaleur, Mais entourée de métal.
De masques.
De champs bleus.
D’odeurs stériles.
Des visages cachés me parlent. On m’explique. On me rassure. Je hoche la tête. Mais à l’intérieur, je tremble. Puis l’anesthésie monte. Et là… je ne sens plus mon corps. Ne plus sentir son corps, c’est terrifiant. Mes jambes disparaissent. Mon ventre devient un territoire étranger. Je ne sens plus mes doigts, car tout mon corps est gelé. Je suis consciente. Mais je suis coupée de moi-même. J’accouche… sans sentir.
Je vois des gens masqués penchés sur moi.
J’entends des instruments, j’entends qu’on compte le matériel stérile et j’entends le bip des machines. Je sens qu’on me touche, qu’on me bouge, qu’on travaille sur moi…
mais je ne sens rien. Et c’est ça qui me brise.
Accoucher est censé être un moment où le corps est au centre.
Là, je suis spectatrice de ma propre naissance.
La fatigue m’envahit.
Mes yeux veulent se fermer.
Dans un moment où j’aurais voulu toute mon énergie, toute ma présence, toute ma conscience, mon corps me quitte.
Et au milieu de tout ça… il y avait l’homme que j’aime.
Son regard posé sur moi, doux, ancré.
Sa voix qui me répétait : « lâche pas ».
Je m’accrochais à ses yeux comme on s’accroche à une bouée.
Sa main dans la mienne était la seule chose que je sentais encore vraiment.
La seule chose qui me rappelait que j’étais encore là… et que je n’étais pas seule.
Puis j’entends son cri. Un son qui traverse le vide.
On me montre mon bébé quelques secondes puis on l’emporte. Quand on me le ramène, mes mains ne répondent pas. Je ne peux pas le toucher comme je l’ai rêvé pendant neuf mois.
Je le vois flou. Je me sens floue. Je me sens nue. Exposée. Je me sens en échec. Nue sur une table. Dépouillée de ma dignité féminine. On m’amène en salle de réveil. Trente minutes sans mon bébé qui m’ont paru comme l’éternité.
De retour à ma chambre, papa dépose mon bébé sur moi, enfin! Je respire son odeur. Mon cœur redémarre.
Je suis devenue mère.
Le deuil et la colère
Douze jours plus tard, une intervenante me dit :
« Tu as le droit d’être fâchée que ton accouchement ne se soit pas déroulé comme tu le voulais. »
Et tout sort, toutes les émotions contenues.
Je pleure toutes les larmes que je retenais.
Je pleure la poussée que je n’ai pas vécue.
Je pleure le moment où on ne m’a pas déposé mon bébé sur le ventre chaud d’effort.
Je pleure le peau à peau rêvé, remplacé par des néons et des champs stériles.
Je prends mon fils dans mes bras et je m’excuse de pleurer autant, mais j’avais besoin de le faire. On peut être infiniment reconnaissante d’avoir un bébé en santé et vivre un deuil immense en même temps.
Les deux ne s’annulent pas.
Quand le corps se souvient encore
Il m’arrive encore de revoir la scène.
Les grandes lumières blanches au-dessus de moi.
Les voix des médecins qui comptent le matériel stérile.
Le son des machines.
Les corridors froids que j’ai traversés sur la civière.
La salle de réveil.
Le silence.
Mon corps inerte, sans sensations.
Parfois, ce sont des images rapides.
Parfois, ce sont des sons qui reviennent sans prévenir.
Je ne dirais pas que c’est grave.
Mais c’est là.
La césarienne peut être vécue comme une urgence, comme une perte de contrôle, comme un moment où le corps n’est plus en sécurité. Même si tout se termine bien. Même si le bébé est en santé.
Le système nerveux, lui, ne comprend pas toujours la nuance.
Il enregistre les lumières trop blanches.
Les masques.
L’immobilité forcée.
La sensation de disparaître de son propre corps.
On parle peu de cet après-coup.
De ces souvenirs qui reviennent.
De cette impression d’avoir accouché dans un état de survie.
Nommer cela ne veut pas dire que je ne suis pas reconnaissante.
Cela veut simplement dire que mon corps se souvient.
Et qu’il mérite douceur.
Ce que la cicatrice ne dit pas
Elle ne dit pas que j’ai échoué.
Elle ne dit pas que je suis moins femme.
Elle ne dit pas que je suis moins mère.
Elle dit que j’ai traversé.
Elle dit que j’ai consenti quand je n’avais plus le contrôle.
Elle dit que j’ai aimé même quand mon plan s’est effondré.
Aujourd’hui, mon corps me fait encore mal.
Je suis encore en train d’apprivoiser cette transformation.
Mais quand je regarde mon fils, Ayden,
celui que j’ai tant attendu, que j’aime tant,
je sais une chose.
Je n’ai peut-être pas accouché comme je l’avais rêvé,
mais j’aime comme je l’avais promis.
Par Tania Lambert
Membre de Cible Famille, maman de Ayden et intervenante