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Un mot : 2 syllabes

Par Alexandre Brault

Devenir père n’est pas une ligne droite. 

C’est un saut dans le vide. On peut lire tous les livres, écouter tous les conseils, se préparer autant qu’on le veut, rien ne prépare vraiment à l’expérience brute et totale qu’est la paternité.

Les premiers temps sont souvent faits de contrastes : l’émerveillement de découvrir chaque petit détail de son nouveau-né, et la fatigue écrasante qui nous suit comme une ombre. Les nuits s’étirent, découpées en segments de deux ou trois heures, parfois moins. On se lève, on marche mécaniquement dans la maison plongée dans la pénombre, on berce, on chuchote, on chante maladroitement. Les épaules se tendent, les yeux brûlent. On se demande combien de temps on pourra encore tenir ainsi.

Il y a les moments de doute aussi. Ceux où l’on se regarde dans le miroir et qu’on se demande : suis-je un bon père ? Ai-je la patience qu’il faut ? Est-ce que j’en fais assez ? Est-ce que mon enfant sent à quel point je l’aime, malgré mes maladresses, malgré mes silences parfois ? La paternité n’est pas seulement un rôle, c’est un miroir qui reflète nos vulnérabilités. Elle expose nos failles, nos maques, nos craintes les plus profondes.

Et puis il y a les tensions invisibles : trouver sa place aux côtés de la maman, parfois se sentir en retrait, parfois craindre de ne pas réussir à créer ce lien unique. On avance à tâtons, porté par l’amour, mais freiné par la peur de ne pas être à la hauteur.

Les jours deviennent des semaines. Les semaines se transforment en mois. On commence à reconnaître les pleurs différents, à lire les regards, à anticiper certains gestes. Et même si l’épuisement demeure, une routine s’installe, fragile mais réelle. On continue malgré tout, par instinct, par devoir, mais surtout par amour.

Et puis un jour, l’inattendu.

On est assis par terre, peut-être un jouet à la main, peut-être juste à l’observer ramper, babiller, explorer le monde avec une curiosité sans limites. Les sons qu’il émet n’ont pas encore de sens précis, ce sont des syllabes jetées dans l’air. Mais soudain, il se tourne vers vous. Ses yeux accrochent les vôtres. Et dans sa bouche, un mot émerge. Simple, hésitant, mais clair : « Papa ».

Ce petit mot, à peine deux syllabes, vient briser quelque chose en vous. Comme si une lumière nouvelle venait d’entrer dans la pièce, douce mais éclatante. Tout ce que vous aviez portés – La fatigue, les inquiétudes, les nuits blanches, les incertitudes – tout se dissout. Parce que dans ce mot, il y a une vérité profonde : vous comptez.

Vous n’êtes pas seulement celui qui se lève la nuit, celui qui prépare les biberons, qui change les couches, qui s’efforce de sourire malgré les cernes. Vous êtes plus que des gestes mécaniques, plus que des tentatives d’être « à la hauteur ». Vous êtes une présence. Vous êtes un repère. Vous êtes papa.

Et à cet instant précis, il n’y a plus de doute. Parce que ce mot, prononcé avec la confiance absolue d’un enfant, n’est pas une coïncidence : c’est une reconnaissance. C’est comme si ce petit être venait de tendre la main vers vous, pas seulement pour attraper votre doigt, mais pour vous dire : tu es mon monde, tu es mon appui, je te vois.

On réalise alors que la paternité n’est pas un concours de perfection. Qu’elle ne se mesure pas à la manière dont on suit chaque règle, ni au nombre de fois où l’on se trompe. Elle se construit dans la constance, dans la tendresse, dans la simple présence. Et ce premier « papa » devient une preuve irréfutable que, malgré les doutes, on est exactement à la bonne place.

Il y a une douceur immense dans cette certitude. Parce que dans ce petit mot fragile, il y a tout : l’amour, la confiance, l’avenir. Ce « papa » dit qu’on est plus qu’un père : on est un être profondément significatif pour cet enfant.

Et ça, c’est peut-être le plus grand cadeau de la vie.

 

Écoutez Éléonore, une pièce écrite et composée par Alexandre Brault sur les doutes entourant sa paternité : https://www.youtube.com/watch?v=NWmkI8j2iBU

Alexandre Brault est auteur, compositeur, interprète. Membre actif de Cible Famille Brandon, il est également intervenant psychosocial auprès d’une clientèle jeunesse et fier papa d’Éléonore, 9 mois.

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